Se libérer du consumérisme. Un enjeu majeur pour l’humanité et la Terre

17 Déc, 2020

Régénérative

Temps de lecture : 7 minutes

Source : Futuribles

Livre de EGGER Michel Maxime

EGGER Michel Maxime , « Se libérer du consumérisme. Un enjeu majeur pour l’humanité et la Terre », éditions Jouvence, 2020.

Dans la ligne de l’écopsychologie et de l’écospiritualité, Michel Maxime Egger s’intéresse aux dimensions intérieures, c’est-à-dire aux ressorts psychologiques et existentiels, de la crise écologique en cours et du consumérisme. Les maux de la Terre ne se limitent pas à des dégradations matérielles, mais peuvent être mis en relation avec des déséquilibres intérieurs, pour lesquels l’auteur emploie le terme d’« anthropologie mutilée ». On comprend dès l’introduction que, selon lui, l’être humain est en plein cœur d’un processus d’aliénation en raison de sa déconnexion avec la Terre. C’est à ce titre que l’auteur fait le procès lucide et percutant du consumérisme responsable de cette aliénation et dont par conséquent il nous enjoint, comme l’indique le titre de l’ouvrage, de nous libérer. Car si nous désirons stopper les dégradations folles de la biosphère, entamer une transition écologique efficace, il nous faut également effectuer une transition intérieure. Une transition qui passe dans un premier temps par l’affranchissement d’un système économique qui a fait de l’être humain un individu hors sol, déraciné de la nature. L’être humain s’est dé-naturé et Michel Maxime Egger propose des voies intérieures pour le re-naturer.

L’ouvrage s’articule autour de cinq chapitres. Dans l’introduction et le premier chapitre, l’auteur pose succinctement les prémisses de son argumentaire. En d’autres termes, il pose le décor. Le vocabulaire employé et les métaphores font allusion à une maladie dont il s’agit de guérir. L’auteur parle, par exemple, de « syndrome consumériste ». Il décrit également et à juste raison l’époque actuelle comme étant le règne de l’hubris, la démesure condamnée par la pensée grecque. Parmi les points intéressants de cette première partie, relevons la mise en exergue que la croissance — et plus généralement le système économique néolibéral — présente les traits d’une religion, que la modernité occidentale opéra une triple séparation entre la nature et le divin, entre l’être humain et la nature, et enfin entre l’être humain et le divin, et que l’argent fut réduit à la chrématistique — soit, selon Aristote, l’argent non plus comme moyen mais comme finalité de l’échange économique.

Si cette première partie est le lieu d’une présentation du cadre dominant consumériste et de ses méfaits sur la biosphère, nous entrons avec les chapitres suivants dans le domaine de la psychologie, soit principalement de l’inconscient. Selon l’auteur, la crise écologique et sa pléthore de catastrophes nous amènent à nous interroger sur les fondements de notre être et le sens de la vie. La société de consommation a eu pour conséquence de couper l’être humain de la société, des autres et de la nature. Les maux qui en découlent sont nombreux : les pulsions narcissiques, la consommation ostentatoire, la rivalité mimétique ou encore la jouissance futile et éphémère au détriment de la joie. Là aussi, l’analogie avec la maladie est omniprésente. Il est fait mention d’aliénation, de pathologie, de déséquilibres, d’ontogenèse mutilée, d’autisme, etc. En bref, nous devons guérir, une guérison qui passe par la libération du consumérisme.

Mais comment emprunter ce cheminement spirituel, comment se reconnecter à la Terre ? Telle est la question à laquelle va répondre l’auteur en parallèle. L’une des pistes consiste à sortir de l’emprise des passions et des envies, résultantes d’un processus de désublimation et de dégradation du désir décrit par Michel Maxime Egger comme étant « au fondement même de la vie, de ce qui nous constitue, de nos actions et de nos engagements » (p. 65). Et réorienter notre puissance de désir passe par la redéfinition de notre idéal d’accomplissement humain. Une autre piste consiste à explorer les peurs et angoisses existentielles. Plus exactement, la peur de la mort dont personne ou presque n’est exempt. Michel Maxime Egger montre qu’en se coupant de la nature, l’être humain a évacué toute réflexion sur les questions du sens et du sacré. Or, la société de consommation n’offre aucune réponse crédible à ces angoisses, ce qui dès lors participe à perpétuer les maux décrits ci-avant. L’auteur parle de « mauvais antidotes » (p. 109). Il insiste sur la nécessité de mutations intérieures pour traverser et aller au-delà de nos peurs.

Il est intéressant de noter que la perspective change entre une première partie de l’ouvrage où transparaît l’idée d’un passé plus sain et équilibré duquel nous nous sommes éloignés et avec lequel il faut renouer, et une seconde partie où transparaît l’idée d’un chemin à emprunter vers la maturité, d’une transition vers un nouvel idéal. D’un côté, on reconnaît, à travers l’analogie avec la maladie et les innombrables usages de verbes avec le préfixe re-, des schèmes discursifs chers au mythe de l’âge d’or, celui d’un âge où l’être humain vivait dans la félicité avant de tomber dans la décadence. L’enjeu consiste à retrouver cet âge d’or ou, pour reprendre les termes de Michel Maxime Egger, à guérir du syndrome consumériste. De l’autre côté, il est question d’une étape à franchir dans l’évolution de l’humanité, sous la forme d’une transformation positive et spirituelle intérieure, d’une marche en avant dont « la destination est la sobriété joyeuse » (p. 87). Le discours de l’auteur est ainsi, malgré la situation sociale et environnementale déprimante dans laquelle nous nous trouvons, porté par une vague positive, celle à la fois d’un possible retour à une relation harmonieuse avec autrui et la nature, et d’un changement de cap vers une société post-consumérisme plus heureuse.

Comme le dit Michel Maxime Egger, « l’écologie extérieure doit être complétée par une écologie intérieure » (p. 13) ; ce dont il nous convainc tout au long de son ouvrage à l’écriture soignée. À la fin de la lecture, une question reste néanmoins en suspens. Bien qu’on ait conscience de l’impératif de nous affranchir de l’obsession de la croissance matérielle par le voyage intérieur, on s’interroge sur cette forme d’aliénation. Telle que présentée, elle est issue de la société de consommation. Sous la plume de Michel Maxime Egger, le consumérisme est dépolitisé. Il semble s’être imposé à nous, tel un fléau. Pourtant, faut-il le rappeler, il a été construit et s’est développé sous l’impulsion de multiples agents et forces sociopolitiques. Il est le fruit de l’évolution de la société occidentale. Comment sommes-nous arrivés à la démesure consumériste ? À quand remonte le début de la maladie et quelles sont ses racines ? Plus exactement, le consumérisme est-il la source de l’aliénation ou son paroxysme ? En supposant qu’il s’agisse d’un paroxysme, cela sous-entendrait qu’initialement ce n’est pas le système mais des ressorts — psychologiques ? — plus profonds ayant conduit au consumérisme qui sont à l’origine de l’aliénation. On pourra pour cette raison reprocher à l’auteur l’absence d’une approche historique et sociopolitique qui aurait sans doute apporté de la profondeur au livre. Mais là ne fut pas l’ambition de l’auteur qui, partant de la situation présente, cherche plutôt à faire sauter les verrous, afin qu’une transition écologique et sociale puisse avoir lieu, tant qu’il en est encore temps. Et à ce titre, le livre offre de façon admirable les clefs d’un véritable changement intérieur, susceptible d’engager un changement de civilisation.

Source : Futuribles

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